Sentir les saveurs, goûter les odeurs. – VIOLET

Sentir les saveurs, goûter les odeurs.

La rétro-olfaction ou l’art de sentir les saveurs.

Avant de crier à l’emploi abusif d’oxymore, je tiens à préciser que, pour une fois, ce n’en est pas un.
On dénombre deux voies que les molécules odorantes peuvent emprunter afin de venir flatter, ou dû moins titiller, notre épithélium olfactif : la voie orthonasale et la voie rétronasale. Si la première est bien connue de tous, car on associe facilement les odeurs aux narines, la seconde est plus subtile puisqu’on parle ici de la bouche et de l’arrière-gorge.
Sentir par la bouche ? Mais voyons ! Quelle est donc cette tournure alambiquée ?

Vous pardonnerez au rédacteur son inclinaison pour les phrases, comme le disent si bien les Québécois, « pièges à clics », mais il existe bel et bien un tel passage et cela s’appelle la rétro-olfaction.


Cela vous semble être une notion floue ? Sortez vos souvenirs, car je m’en vais de ce pas vous remémorer au moins une fois où vous avez sciemment employé la rétro-olfaction. Vous avez sept ans, il est midi et demi et vous tenez la main de votre camarade de classe pour entrer deux par deux dans le réfectoire. À peine arrivé dans la salle, vous êtes assailli par l’odeur aigre de la langue-de-bœuf sauce cornichon. Ça, c’est la voie orthonasale. Une fois à table, on vous somme de finir votre assiette si vous voulez rejoindre vos amis dans la cour de récréation. Là, pas folle la guêpe, vous décidez de vous boucher le nez en mâchant la nourriture afin qu’il ne reste que la texture peu ragoûtante de la langue de bœuf goût cantine. Vous avalez donc la mixture devenue insipide et, fier comme tout, vous débouchez vos narines. Catastrophe ! Le goût est démultiplié par, ce qui semble être, mille ! Vous venez de prouvez la relation qui existe entre la bouche et le nez et d’expérimenter de surcroît, la rétro-olfaction.


Si cette tranche de vie ne vous parle pas autant qu’à moi, nous avons, grâce à notre précédent article sur l’anosmie, attiré l’attention d’une personne qui accepta de nous confier son expérience. Voici comment la rétro-olfaction changea la donne  :

Amandine est une jeune femme ayant perdu l’odorat à la suite d’un violent choc au cerveau dû à un accident de voiture. Ce n’est que lorsque ses amis, venus lui rendre visite à l’hôpital, lui ont conseillé de réduire sa consommation de parfum, qu’elle prit conscience de cette perte. C'est à la suite de nombreux passages chez l’ORL et différents tests olfactifs ratés, notamment un qui consiste à percevoir l’odeur entêtante de l’éther, qu’on lui diagnostiqua une anosmie totale.
Fait encore plus troublant, son handicap n’est pas couplé à une agueusie. En effet, la jeune femme maîtrise la reconnaissance des saveurs. Elle avoue, cependant, ne plus trouver la truffe aussi puissante que dans ses souvenirs. « Le gros problème c’est que le repas commence bien avant de manger ce qu’il y a dans son assiette et j’avoue ne plus pouvoir me donner faim grâce à une odeur appétissante. » Nous confie Amandine.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Or, un beau jour, Amandine inhala une mouillette fraîchement imbibée d’un parfum ayant une tête hespéridée. Elle fut capable de reconnaître plusieurs matières premières qui se dégageaient de la languette de papier ; citron, bergamote et orange. Le triptyque fut une véritable résurrection pour elle. Après plus de deux ans de silence radio olfactif, la voie rétro nasale lui offrit une expérience qu’elle croyait, à jamais, perdue.
Aujourd’hui, Amandine est ravie de cette découverte même si elle met en garde sur la gestuelle qui consiste à inhaler des matières premières mêlées à des vapeurs d’alcool. Elle ne désespère pas, un jour, recouvrer l’odorat pour, enfin pouvoir à nouveau vivre normalement. Sentir l'odeur de ses proches et de son conjoint, apprécier l'odeur du poulet braisé sur un marché le dimanche matin et  savourer à nouveau les effluves du chocolat.

 


En conclusion, la rétro-olfaction n’est pas seulement ce terme obscur et ésotérique employé par quelques amateurs de vin et de cigares. C’est tout un pan de notre anatomie qui est méconnu du grand public et qui mériterait un très gros coup de projecteur. Et si Anthelme Brillat-Savarin disait que « Sans la participation de l’odorat, il n’y a point de dégustation complète » ne pourrait-on pas rajouter que la dégustation peut compléter l’odorat ? Je médite là-dessus et reviens vers vous.

Paul

 
Un grand merci à Amandine pour son témoignage et à Marie de Basic la crème de la crème à Reims d’avoir permis cette rencontre et son idée d’utiliser la rétro-olfaction auprès d’Amandine.


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